29/01/2007

Les ONG humanitaires sur la sellette

Les ONG sont-elles dignes de confiance ? Depuis le raz-de-marée qui a ravagé l’Asie du Sud-Est en décembre 2004, le formidable élan de générosité en faveur des victimes du tsunami a redonné une actualité aux interrogations anciennes sur leur gestion et leurs performances.Un sentiment d'insécurité se développe parmi les acteurs de l'aide internationale. Leurs actions sont en effet régulièrement menées dans un environnement violent. En 1998, le nombre de membres de l'ONU décédés dans des opérations humanitaires dépasse celui relatif aux missions de maintien de la paix. Si les victimes sont moins nombreuses parmi les ONG, la tendance est pourtant inquiétante. Cette constatation a fait naître une réflexion sur les moyens de protection au sein de la communauté humanitaire. Dans cette réflexion, la question de l'utilisation de compagnies privées de sécurité (CPS) est de plus en plus largement débattue. Mais les CPS ne sont-elles pas une nouvelle forme de mercenariat ?Le mercenariat n'est pas une activité nouvelle. Beaucoup y voient un métier aussi ancien que la guerre elle-même. Au XXe siècle, les mercenaires vont beaucoup faire parler d'eux, surtout durant les années 60, 70 et 80. Les conflits qui prennent naissance en Afrique dans le sillage de la décolonisation leur donnent un champ d'action important (mais pas unique). Certains les décrivent comme des idéalistes romantiques combattant pour la défense du monde libre. D'autres les dépeignent comme autant d'individus sans scrupules, issus de milieux interlopes où se côtoient d'anciens nazis, des partisans d'extrême droite, des trafiquants d'armes, etc.La fin de la guerre froide offre un nouveau contexte. Les années 90 sont avant tout marquées par le néolibéralisme et l'affaiblissement des Etats. Le monopole légitime de la violence étatique en pâtit même. Un nombre non négligeable de compagnies privées militaires et de sécurité, comme elles se nomment elles-mêmes, s'engouffrent dans la brèche, autant sur le plan interne que sur le plan international. Les missions de ces compagnies sont des plus diverses. La plus célèbre est Executive Outcomes (EO), défunte depuis le 31 décembre 1998 (1). Originaire d'Afrique du Sud, EO était composée d'anciens membres des forces de sécurité de ce pays qui se trouveront déployés en Sierra Leone et en Angola pour y combattre les guérillas locales. Le succès opérationnel est tel que certaines voix commencent à se faire entendre au sein des instances de l'ONU en faveur de l'utilisation de ce type de compagnies dans les missions de maintien de la paix.L'odyssée des EO ne se limite pas à ces deux épisodes. La compagnie réalise des « reconnaissances sous couverture » pour le compte de la société d'exploitation de diamants De Beers au Botswana et en Namibie entre 1991 et 1992. Elle apporte aussi son soutien militaire et participe à l'entraînement des forces de Kabila en 1996-1997. De manière générale, des commentateurs ont souligné l'opacité des connexions qui existent entre les EO et les firmes privées d'exploitation minière. Si les membres des EO ont été en mesure de démentir l'existence de réels liens institutionnels, les contacts entre les dirigeants, eux, semblent bien importants.La création des EO est le coup d'envoi de la multiplication de compagnies de sécurité en Afrique. Au total, au cours des années 90, ce continent a connu plus de 70 cas d'interventions paramilitaires de la part de ces organisations.Le cas des Etats-Unis est également parlant, quoique plus particulier. La principale compagnie militaire de sécurité originaire de ce pays est MPRI (Military Professional Resources Inc.). Ses missions sont des plus variées. Elles consistent majoritairement à apporter une aide en matière d'entraînement militaire. Le Pentagone a régulièrement fait appel à MPRI, car la société, fondée par d'anciens officiers de haut rang, maintient une base de données d'ex-soldats disposant de connaissances techniques pointues. Le Département de la Défense tend aussi à effectuer du « lobbying » en faveur de la compagnie lorsqu'une demande d'assistance militaire pour l'étranger survient. L'implication de la compagnie a été mise en évidence dans les médias dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie en 1995. Mais, contrairement aux EO, MPRI affirme que ses membres ne prennent pas part aux combats.En fait, en plus des liens informels forts qui unissent les dirigeants de la compagnie avec les militaires en activité, MPRI est considéré comme un outil de la politique étrangère américaine. Mais un outil qui ne semble pas entièrement « neutre ». MPRI a parfois été en mesure d'influencer la vision de membres du State Department. Il faut encore noter que MPRI se vante sur son site Internet (www.mpri.com) d'avoir participé à la livraison d'une importante aide humanitaire dans les ex-Républiques d'Union soviétique (pour plus de 900 millions de dollars en médicaments et nourritures sur une période de cinq ans).Toutefois, en ce qui concerne l'aide humanitaire, c'est principalement à DSL (Defense Systems Limited) qu'il faut s'intéresser. DSL est créé en 1981 par un ancien officier des SAS (Special Air Service) britannique. Depuis lors, la compagnie a été rachetée par Armor Holdings (www.armorgroup.com). En soit, DSL ne prétend pas être une compagnie militaire privée mais une compagnie de sécurité et donc de ne pas participer directement à des combats. On notera que le nombre de contrats engrangés par la compagnie est conséquent. Dans le domaine pétrolier, DSL (ou les sociétés qui lui sont affiliées), a été employé par SOCIR oil refinery of Congo... SEP, par Anadarko Petroleum en Algérie, par Anglo-American au Mali, par Chevron en Angola, par British Petroleum, par Royal Dutch Shell, par Exxon, par Mobil, par Amoco. Dans les affaires en général, DSL a également travaillé pour Schlumberger, le Crédit Suisse, British Airways, Cadbury Schweppes, General Motors, Coca-Cola, De Beers, etc. DSL a aussi obtenu des contrats pour garder les ambassades américaines au Congo (DRC), en Ouganda, en Angola, en Equateur, etc. Enfin, DSL a réussi à se positionner dans le monde de l'humanitaire et du développement en remportant des contrats avec diverses agences de l'ONU (UNHCR, UNICEF, UNDP, WFP), ainsi qu'avec la Banque Mondiale, CARE, CARITAS, l'USAID, GOAL, World Vision et l'International Rescue Committee.Bien entendu, DSL n'est pas la seule compagnie de sécurité à offrir ses services aux humanitaires. Ainsi, Gurkha Security Guards (GSG), une société aujourd'hui moribonde, a assisté des programmes de déminage sponsorisés par l'Union européenne, le Comité International de la Croix Rouge et Handicap International au Mozambique à partir de 1993. Ronco a fait de même pour l'UNHCR au Kosovo cette année. Des firmes comme Southern Cross, Control Risk Group et Centurion ont également apporté des évaluations des risques avant déploiement d'ONG. De façon générale, les services qu'ont cherché les acteurs de l'humanitaire concernent l'analyse des risques, l'entraînement de leurs équipes aux mesures de sécurité, la gestion de situation de crise (en rapport avec les kidnappings), des audits de sécurité, la protection de site (gardiennage).Sur le fond, les ONG paraissent peu enclines à demander des services vraiment paramilitaires aux compagnies privées de sécurité. Un des cas les plus extrêmes reste celui de l'escorte armée, auquel CARE et le WFP ont par exemple eu recours. Les services des compagnies de sécurité aux humanitaires sont-ils alors « bénins » ? Pour répondre à cette question, il convient de pousser l'analyse plus loin.En 1999, un rapport de Human Rights Watch mettait sur la sellette le comportement des membres de DSL en Colombie en 1997. Les membres de DSL avaient été engagés en vue d'assurer la sécurité des installations locales de BP. Mais DSL aurait fait bien plus que cela en entraînant les forces de police locales à la lutte anti-guérilla et en livrant des armes à ces dernières. En octobre 1998, de nouveaux bruits indiquent que DSL, ainsi que la société israélienne Silver Shadow, pensait fournir des armes et des renseignements à l'armée colombienne. DSL aurait monté sur place un réseau de renseignements pour mettre à jour les opposants à BP. BP niera toute implication et priera DSL de coopérer dans le cadre d'une enquête du gouvernement local. Apparemment, DSL montrera beaucoup de mauvaise volonté sur ce point. La question du comportement des compagnies de sécurité par rapport aux droits de l'homme est donc à poser. Il s'agit là d'un épisode propre à ternir la réputation de tous ceux qui ont utilisé les services de DSL.En fait, si, de manière générale, le bilan des actions des compagnies privées de sécurité (à vocation militaire ou non) ne semble pas exécrable sur le plan du respect des droits de l'homme, la faiblesse du contrôle donne à penser que cela ne sera pas toujours le cas. Actuellement, il est vrai que certaines de ces compagnies, à la recherche d'une reconnaissance, sont demandeuses de plus de législation. A titre d'exemple, Sandline International, une compagnie plus militarisée (www.sandline.com), propose que ses actions soient contrôlées par des observateurs internationaux. Certains pensent aussi que les règles de la concurrence obligeront les compagnies à bien se comporter, pour éviter la publicité négative. Un tel optimisme paraît pourtant audacieux face au bilan général de respect des droits de l'homme par les forces armées régulières tout au long du XXe siècle (Algérie, Vietnam et, plus récemment, Tchétchénie par exemple). En situation de conflit, l'imprévisible joue un rôle fondamental.Des problèmes supplémentaires surviennent si on analyse le fonctionnement des compagnies de sécurité. Elles cherchent à renforcer la distinction à établir entre les services de sécurité moins militarisés, souvent non armés, à destination des ONG et des firmes privées, et les services paramilitaires offerts à des gouvernements, éventuellement à des mouvements de type insurrectionnel. La première catégorie de services se présentant de manière positive, légitime et bénigne, de façon à ne pas effrayer l'employeur potentiel. Dans les faits, la division est des plus fragiles. Ainsi, il a déjà été fait état de cas où une compagnie de sécurité assurant le gardiennage de sites d'ONG disposait, à l'insu des mêmes ONG, d'une réserve armée à distance pour le cas où... Quelle aurait été la responsabilité des ONG, sans compter l'impact sur l'image de celles-ci, si une confrontation s'était déroulée ?Ensuite, la rupture entre activités paramilitaires et de sécurité paraît aussi moins opérante au regard des liens qu'entretiennent les différentes compagnies entre elles et de la façon dont elles recrutent leurs membres. Il a été indiqué précédemment que Southern Cross avait travaillé pour des ONG en vue de réaliser une évaluation des risques (en Sierra Leone). Or, Southern Cross était composée d'anciens membres des EO et de Sandline. Par ailleurs, des analystes ont déjà souligné les liens plus ou moins formels qui existent entre DSL, GSG, EO et Sandline. Toutes ces firmes peuvent faire appel aux mêmes individus pour remplir leurs missions, voire entretiennent des contacts plus ou moins directs. En d'autres termes, l'établissement d'une catégorie combattante (compagnie militaire de sécurité) et non-combattante (compagnie privée de sécurité) reste fragile.Au total, le fait, pour une ONG, d'employer ce genre de firmes est de nature à légitimer l'entièreté de l'entreprise. Il est même perturbant de constater à quel point ces compagnies se servent de la référence à l'humanitaire en vue de se donner une étiquette de moralité. En contrepartie, l'usage des compagnies de sécurité aurait plutôt tendance à ternir l'image des ONG. Les CPS ne participent peut-être pas directement aux combats, mais elles en ont souvent les moyens. Par ailleurs, elles se placent régulièrement dans des situations qui pourraient les amener à jouer du droit de « légitime défense ». Il faut bien les considérer comme un facteur déstabilisant.En 1994, l'ONU déploie un effectif de 76.000 hommes dans ses missions de maintien de la paix. Quatre ans plus tard, ce nombre tombe à 15.000. Il existe un réel désengagement des Etats, les pourvoyeurs de troupes, dû à des expériences considérées comme traumatisantes pour l'opinion publique (la Somalie pour les Etats-Unis, le Rwanda pour la Belgique). Dans ce contexte, il n'est guère étonnant de voir surgir des compagnies privées militaires ou de sécurité. A cela s'ajoutent des considérations propres à la situation de nombreux pays africains. Les pouvoirs en place sont faibles, et les chefs politiques peu confiants dans leurs propres armées, raison pour laquelle certains font appel au privé pour combler une certaine « absence de loyauté » à leur égard. Mais si les compagnies privées de sécurité sont éventuellement en mesure d'assurer une victoire sur le terrain, elles sont incapables de résoudre les causes profondes de la violence.Par ailleurs, les acteurs de l'aide humanitaire ont souvent perdu leur statut de «neutres». Dans bien des cas ils sont devenus des acteurs du conflit à proprement parler, souvent à leur insu. Les belligérants leur assignent une place dans leurs stratégies. Typiquement, par le biais du monde humanitaire, il est possible de diffuser une image de victime de manière à provoquer les opinions publiques et à encourager la livraison d'aide (gouvernementale ou non). Mais dans les jeux à somme nulle de ce genre de conflit, si l'humanitaire sert une cause, il en dessert une autre...Ensuite, l'utilisation par les ONG de compagnies de sécurité a le grand désavantage de miner les institutions politiques locales, qui sont déjà faibles. En employant ce genre de firmes, l'Afrique reçoit un message négatif de la part de ceux qui se sentent empreints d'un devoir moral d'assistance. L'opacité du fonctionnement des compagnies de sécurité est incompatible avec les règles démocratiques prônées par le secteur humanitaire. De plus, l'emploi de CPS implique la sécurité pour ceux qui peuvent payer et non pour tous.Il n'en reste pas moins que les préoccupations de sécurité de la part des ONG sont légitimes. Mais la sécurité ne doit pas être uniquement identifiée dans le sens de « sécurité contre l'autre ». La sécurité peut également être envisagée avec l'autre. La communication est la base d'une telle conception. Elle permet d'établir ce que le jargon des études de la sécurité appelle des «mesures de confiance».Enfin, un problème supplémentaire mérite d'être mentionné. L'aide humanitaire dispensée par les ONG a connu une privatisation et une compétition toujours plus importantes depuis la fin de la guerre froide. Cette même compétition a été assimilée à l'efficacité, dans un sens économique néolibéral. Or ces mécanismes ont parfois eu tendance à ajouter de l'huile sur le feu des conflits en cours. La démultiplication des acteurs de l'aide et leur fragmentation ne leur donnent pas les moyens d'atteindre une position commune et, par conséquent, de faire pression sur les autorités locales en vue d'affirmer une certaine neutralité et, par la même occasion, d'augmenter leur sécurité.En d'autres termes, une réflexion des ONG sur la sécurité implique non seulement une bonne connaissance du terrain, mais aussi une bonne appréciation de ce qu'elles sont, de ce qu'elles font, de la manière dont elles sont perçues et des valeurs implicites qu'elles livrent.were1

13:38 Écrit par Lal dans pauvreté | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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